L'ascension musicale de Stockhausen à Milan

LE MONDE | 07.05.05 | 13h43  •  Mis à jour le 07.05.05 | 13h43
Milan de notre envoyé spécial

Les touristes qui ont inscrit la visite de la cathédrale de Milan à leur programme, en cet après-midi du mercredi 4 mai, vont de surprise en surprise. La façade, poussée d'art gothique flamboyant, est cachée par d'immenses tentures grises derrière lesquelles sont à l'oeuvre des équipes de restauration. Et, à l'intérieur, la contemplation du bâtiment est entravée par un gigantesque rideau blanc qui clôt la nef centrale, de haut en bas, au niveau de la croisée des transepts.

On pourrait croire que Christo s'apprête à emballer "Il Duomo" ... En fait, c'est Karlheinz Stockhausen, le compositeur contemporain le plus apte à faire chavirer les foules, qui prépare la création de son nouvel opus, Erste Stunde ("Première heure" ), programmée le jeudi de l'Ascension, à 21 heures.

Assis derrière une console de mixage au beau milieu de la nef, lainage orange sur les épaules et crayon en main, le compositeur vit les affres des répétitions à J 1. Relié par micro aux interprètes, un organiste et deux chanteurs qui se trouvent dans le choeur, il interrompt la musique toutes les trente secondes. A ses côtés, Kathinka Pasveer éminente flûtiste de la communauté Stockhausen sert de premier avis au maître et effectue quelques réglages de sonorisation. Plus loin, casque sur les épaules et Camescope au poing, Suzanne Stephens, clarinettiste, archive ces minutes historiques.

Erste Stunde constitue, en effet, le premier volet d'un nouveau cycle : Klang ("Son" ). Il a été entrepris dans une logique de l'espace-temps musical mis en oeuvre depuis plusieurs décennies par Stockhausen. Ce dernier avait créé, en 1971, Sternklang ("Sonorité d'étoile" ), une oeuvre de trois heures donnée dans un parc par cinq groupes de quatre interprètes amplifiés.

En 1977, le compositeur offrait Sirius, une partition de 96 minutes pour quatre solistes et électronique. En 1978, il commençait l'écriture de Licht ("Lumière" ), opéra en sept journées dont la dernière scène a été présentée le 16 octobre 2004 à Donaueschingen (Allemagne). Avec l'oeuvre créée à Milan, Stockhausen passe donc au cycle des 24 heures, avant d'imaginer (c'est dans ses projets) une musique pour les minutes, puis pour les secondes.

En attendant, il se débat avec des problèmes de dynamique dans la cathédrale de Milan à l'extraordinaire réverbération de 18 secondes ! Autour de lui, un périmètre de sécurité est bouclé. Mais quelques touristes japonais se glissent dans les travées pour photographier l'étonnant spectacle du compositeur réduit à des proportions lilliputiennes face aux mains de l'organiste projetées par un système vidéo sur l'écran de 35 mètres de haut et de 18 de large qui obstrue la nef.

MODERNITÉ INTRUSE

Non moins surréaliste paraît l'animation collatérale. La musique, fragmentée à l'extrême, semble considérée par tout un chacun comme partie intégrante du brouhaha ambiant. Elle ne gêne pas le recueillement des fidèles agenouillés dans la chapelle de la Crucifixion, pas plus que le ministère des prêtres qui confessent alentour.

Quant aux groupes scolaires et autres touristes, s'ils s'arrêtent devant les nombreux signes d'une modernité intruse (rampes de projecteurs, chaînes d'amplificateurs, série d'ordinateurs), ils s'intéressent surtout aux vestiges du passé (vitraux, sculptures et peintures).

Ni officiant ni visiteur, un homme assis à l'écart détonne. Avec sa tignasse bouclée, ses lunettes à la John Lennon et sa tenue décontractée, il ne passerait inaperçu que dans une grand-messe hippie. Don Luigi Garbini, 37 ans, est pourtant doublement à sa place dans le "Duomo" . En tant que prêtre même s'il est attaché à la paroisse de San Marco et en tant que commanditaire de la nouvelle oeuvre de Stockhausen. Organiste de formation, "Don Luigi" tout le monde ici l'appelle ainsi dirige le Laboratoire de musique contemporaine au service de la Liturgie (LmcsL), qui, avec le soutien d'une banque milanaise, a passé commande d'Erste Stunde, d'une chorégraphie de Bill T. Jones et d'une vidéo de Shirin Neshat, qui sont à l'affiche de Pause 2005, invitation pluridisciplinaire à l'immersion spirituelle dans le cadre de la cathédrale de Milan.

Le visage détendu de l'organiste tranche avec celui du compositeur, crispé à chaque interruption. Pourtant, entendue depuis le choeur où siègent les interprètes, la voix de Stockhausen semble douce, et les indications, en italien, pleines de patience. Tout sourire, à son hôtel, après la répétition, le compositeur nous expose, cette fois dans un français impeccable, les enjeux techniques d'Erste Stunde. L'utilisation de 24 tempos différents conjuguée à 24 registres différenciés.

Avec la correspondance suivante : "Les timbres les plus complexes et les plus forts pour les tempi les plus lents ; les timbres les plus transparents et les plus légers pour les tempi les plus rapides." Et une répartition de tempos différents aux deux mains de l'organiste qui a fait renoncer trois interprètes de renom. Mais pas le jeune Alessandro La Ciacera, second titulaire de l'instrument de la cathédrale.

"Il a un sens pratique qui lui permet de surmonter ces difficultés" , se félicite le compositeur, qui, lui-même, a dû s'adapter, avec le secours d'une amplification, au handicap d'un lieu très réverberant. "Jamais de ma vie je n'ai écrit aussi soigneusement les staccatos, en les éloignant par exemple les uns des autres afin de jouer avec la résonance après l'attaque."

Connaissant le goût de Stockhausen pour la symbolique religieuse et son orientation musicale vers l'au-delà, on suppose que la création d'Erste Stunde le jour de l'Ascension n'a pas été sans incidence sur le contenu de l'oeuvre. La réponse se trouve dans le texte écrit par le compositeur, que chantent la soprano et le ténor. "Si Jésus est monté au ciel, je demande à saint Michel, l'un des protagonistes principaux de mon opéra Licht, d'en faire autant un jour" , commente le compositeur, qui fêtera ses 78 ans le 22 août prochain. Et, revenant à la partition : "Le fait de demander à un interprète de briser la barrière du temps en jouant simultanément des tempi différents, c'est comme contraindre un homme à la rupture physique permettant d'aller sous forme d'esprit vers un autre monde."

Le jeudi de l'Ascension n'est pas un jour férié en Italie, au grand dam de Stockhausen, qui doit continuer les répétitions avec le bruit de fond des travaux de restauration.

Pourtant, Erste Stunde commence à prendre forme. Don Luigi est confiant. Il rêve déjà à une prochaine collaboration avec la compositrice finlandaise Kaija Saariaho. Le responsable de la vidéo essaie diverses transformations de l'image en essayant des filtres colorés, mais l'effet le plus éloquent n'est pas de son fait. Le soleil, presque estival en ce moment à Milan, projette sur l'écran le longiligne vitrail du choeur comme la verticale d'une croix dont les bras seraient les claviers horizontaux de l'orgue.

Pierre Gervasoni
Article paru dans l'édition du 08.05.05

Un édifice rayonnant pour dire la toute-puissance du son

LE MONDE | 07.05.05 | 13h43  •  Mis à jour le 07.05.05 | 13h43
Milan de notre envoyé spécial

Donnez à Stockhausen un espace à la mesure de son inspiration cosmique et il le remplira. Avec sa musique, bien sûr, mais aussi avec ses fans, nombreux sur tous les continents. Dès 20 heures, deux longues files d'attente traversent la Piazza del Duomo.

Une fois le tout-Milan introduit par une porte latérale, c'est la ruée dans la nef. L'entrée est libre et le placement aussi. Beaucoup préfèrent être debout à proximité de l'écran qu'assis à 70 mètres du choeur. A 21 heures, un dernier cordon de sécurité est levé afin de rendre accessibles les quelques places inoccupées dans le parterre des invités. Nouveau rush pour une partie des 2 500 personnes attirées par l'événement.

Plongée dans l'obscurité, la cathédrale retrouve enfin le calme propice à l'écoute de la musique. Erste Stunde débute par des motifs attirés vers l'aigu selon une probable symbolique de l'Ascension. Mais Stockhausen n'est pas compositeur à se cantonner dans le premier degré. Sa nouvelle oeuvre, la première qu'il destine à l'orgue, est truffée de pistes ouvertes sur l'inouï et de ponctuations inattendues.

L'organiste le jeune Alessandro La Ciacera, qui effectue une performance herculéenne se comporte en architecte qui étage les plans sonores avec minutie mais aussi en dramaturge. A l'aide de petites percussions, il brise la linéarité du flux principal. Le claquement d'un rideau de bambou fait sursauter bon nombre d'auditeurs. Le tintement des rins japonais (bols sonores) recadre la pièce dans une dimension rituelle.

Les envolées des chanteurs, soprano à coloration de sirène et ténor en voix de fausset à caractère angélique, présentent les mots-clefs du texte en allemand &Mac255; "Klang" (Son), "Gott" (Dieu) ou latin (extrait de la liturgie chrétienne) comme les clefs de voûte d'un édifice rayonnant.

Erste Stunde manifeste avec éclat la toute-puissance du son. Avec ses craquements récurrents, l'oeuvre donne l'impression d'opérer une mue pendant une quarantaine de minutes. Son parcours est difficile à suivre car Stockhausen n'utilise, en tout cas à découvert, aucune référence stylistique identifiable. L'orgue, par exemple, ne fait pas plus penser à Frescobaldi qu'à Messiaen, deux compositeurs qui ont marqué le répertoire de l'instrument, du XVIIe au XXe siècle.

Erste Stunde n'évolue pas dans le registre de la séduction immédiate mais opère dans celui de la pénétration durable. Cette oeuvre qui bouscule puis happe l'auditeur comme un formidable appel d'air traduit pleinement la nature de l'Ascension définie par le compositeur : "non représentable jamais entendue &Mac255; jamais vue" . On a la sensation, au bout du compte, que Stockhausen vient de faire basculer la musique dans une nouvelle ère.

La seconde édition de Pause continue avec la projection d'une superbe vidéo en noir et blanc de l'Iranienne Shirin Neshat. Dans Pulse, on s'approche délicatement d'une femme agenouillée devant une TSF dans une chambre souterraine et on s'attache langoureusement au chant immémorial diffusé par la radio avant de se retirer doucement. Hymne visuel au pouvoir de l'onde sonore, ce film de 8 minutes colle parfaitement avec l'identité d'une manifestation que Don Luigi Garbini, son directeur artistique, a voulu comme une parenthèse spirituelle dans un monde matérialiste. Une invitation au sacré sans mettre le religieux au premier plan.

Tout aussi oecuménique, le solo du chorégraphe américain Bill T. Jones (interprété sur une scène au pied de l'écran à la croisée des transepts) se déroule avec une majesté aussi impressionnante que la musculature du danseur.

Chaconne s'appuie sur l'un des mouvements de la Partita en ré mineur pour violon de Jean-Sébastien Bach. Si la musique est desservie par le jeu maniéré de Nurit Pacht, elle est prodigieusement animée par Bill T. Jones, à la fois ornement baroque et ligne intemporelle.

Pause 2005. Karlheinz Stockhausen : Erste Stunde. Shirin Neshat : Pulse. Bill T. Jones : Chaconne. Barbara Zanichelli (soprano), Paolo Borgonovo (ténor), Alessandro La Ciacera (orgue), Nurit Pacht (violon), Igor Kavulek (technique), Karlheinz Stockhausen (projection du son), Bill T. Jones (danseur). Cathédrale de Milan (Italie), le 5 mai.

P. Gi
Article paru dans l'édition du 08.05.05