Michel Rigoni:
LICHT DE STOCKHAUSEN.

Lorsqu‘il y a vingt-cinq ans Karlheinz Stockhausen déclara qu‘il
entreprenait un cycle de sept opéras d‘environ vingt-huit heures, dont
la composition serait achevée en 2002, beaucoup doutaient du sérieux
d‘un tel défi. Et pourtant fin 2003 la composition de Licht touchera à
sa fin avec l‘achèvement de Dimanche, dernière des sept journées. Le
grand úuvre est accompli. Que penser d‘une telle entreprise artistique?
Comment envisager cette conception de l‘opéra à présent que le projet
est entièrement réalisé?

Revenons en arrière. Il y a une quarantaine d‘années, dans une certaine
partie de l‘univers musical, il était question de post-sérialisme (ou
post-webernisme ), mouvement incarné par la double icône
Boulez/Stockhausen. Un groupe de jeunes musiciens avaient décidé de
refonder le langage musical dans un contexte intellectuel de tabula
rasa et de structuralisme. Chacun a poursuivi son parcours avec sa
personnalité. Le compositeur allemand a embrassé la cause post-sérielle
en 1951 et a fait évoluer son style jusqu‘à la Superformule de Licht en
1978.



Itinéraire d‘un compositeur post-sériel.
Dès le début de sa carrière de musicien, Karlheinz Stockhausen a visé
la totalité, le projet qui intègre tout. Avant de commencer à composer
- il voulait être écrivain -, il trouve en 1948 les ferments de sa
créativité en lisant le Jeu des perles de verre de Hermann Hesse. »J‘ai
trouvé cela prophétique, car j‘ai réalisé que l‘appel le plus élevé de
l‘humanité peut être de devenir un musicien dans le sens le plus
profond: concevoir et former le monde musicalement. »(1) C‘est comme
métaphore du cosmos que Stockhausen aborde le post-sérialisme avec
Kreuzspiel en 1951: « Les sons sont pareils aux étoiles le soir. On
pense que c‘est un chaos, mais quand on commence à l‘étudier, on
s‘aperçoit qu‘il s‘agit d‘une composition fantastique qui est
cohérente, avec ses constellations, ses planètes. »(2)
Sa vision englobante s‘épanouit dans l‘espace en 1957 dans Gruppen
pour trois orchestres spatialisés. L‘åuvre est bâtie selon les
proportions d‘une série de douze sons qui régit les paramètres du son.
Les notes de la série sont comme des « graines d‘univers ».
L‘exploration de la mise en espace du son trouve un prolongement dans
le Chant des Adolescents, projection sur cinq canaux d‘une grande
composition électronique. La circulation du son, et singulièrement la
rotation des sons dans l‘espace, deviennent une donnée fondamentale.
C‘est un des apports majeurs des travaux au Studio de Cologne: façonner
des sons nouveaux ( avec des générateurs de sons, des filtres, des
modulateursÖ) et les projeter dans l‘espace.

Les années soixante: années d‘exploration de l‘électronique live
(Mixtur pour orchestre et modulation en anneau en 1964) qui aboutissent
au triomphe du compositeur dans la grande sphère du pavillon allemand
de l‘Exposition Universelle d‘Osaka en 1970. Il est assurément le
magicien de la musique électronique.

Les années soixante-dix: elles débutent avec Mantra, pour deux pianos
et modulation en anneau. Une mélodie de treize notes contient toutes
les informations (types d‘attaque du son, modes de jeuÖ) sur le
déploiement de l‘úuvre en treize cycles sur plus d‘une heure. Le
concept de formule apparaît.
Dans Trans pour orchestre (1971), c‘est la notion de « spectacle
scénique » qui est développée: tous les gestes des musiciens sont
parties intégrantes de la composition.
La création musicale se confond avec l‘élaboration d‘un rituel
religieux dans Inori (1974) pièce dans laquelle des mimes-danseurs
exécutent devant un orchestre, en totale relation avec la musique, des
gestes empruntés à de nombreux cultes du monde. L‘accumulation des
références, la collection exhaustive est un fait récurrent chez
Stockhausen (les divinités dans Stimmung, les hymnes de la planète pour
Hymnen).

1975-1977: embarquement pour Sirius, pour quatre solistes et une
importante partie électronique, avec ses quatre polarités, Bélier,
Cancer, Balance et Capricorne. C‘est la roue des saisons, le cúur de
Sirius. « Chaque composition sur Sirius est liée aux rythmes des
constellations stellaires, aux saisons de l‘année et aux temps du jour,
aux éléments et aux différences existentielles des êtres humains. »(3)
Stockhausen a déclaré qu‘il tient son sens musical de son éducation sur
Sirius, dans une vie antérieure. Qu‘on le croit ou non, il fonde son
art musical sur les mouvements des astres et les périodicités que cela
engendre, et sur ses convictions spirituelles. Dans sa création il mêle
la rationalité scientifique et le sentiment religieux.

Fiat lux
En 1976, Stockhausen reçoit une commande du Théâtre National de Tokyo
pour l‘ensemble de musique Gagaku, formation instrumentale réservée à
la cour impériale du Japon (4 )
En octobre 1977, le musicien gagne l‘Empire du Soleil levant pour
réaliser son úuvre. Il se retire pour méditer dans des jardins de
monastères à Kyoto. Le jardin japonais suggère une vision de l‘univers
en forme miniature. Stockhausen trouve l‘idée de la pièce qu‘il va
composer, qui deviendra Jahreslauf (le cours de l‘année). A l‘origine,
cela s‘intitulait Hikari, ce qui signifie lumière en japonais. C‘est la
première pièce qui sera intégrée dans Licht.
A partir de ce moment germe l‘idée de développer le grand cycle sur
les jours de la semaine Lumière, Licht (light, luce, Ö). Ce cycle de
sept opéras est censé englober toute la création du musicien jusqu‘en
2002.

Retour en arrière: Stockhausen fait sa première communion dans la
cathédrale d‘Altenberg; il a dix ans: »Je savais avec certitude que
Dieu rayonnait là et me regardait. Et il donnait tant de lumière et il
était si chaud, si rayonnant que j‘étais aveuglé quand je relevais la
tête et regardais vers le haut, même un momentÖ Là-haut, il y a un
blanc-or aveuglant. »(5)
Lumière: « Rayonnement émis par des corps portés à haute température.
» (Définition du dictionnaire)
Lumière: « Conception de forme différente sous une même lumière. »
(Définition de la composition par Stockhausen)
Licht, nous rappelle le musicien, signifie en allemand la lumière,
l‘intelligence du cosmos, sur le plan religieux la lumière de Dieu, et
de manière profane cela nous renvoie au système solaire avec ses
planètes et leur signification symbolique. Tout cela est essentiel dans
la composition de cette grande horloge qui superpose les temporalités
les plus diverses.

Petit guide pour explorer LICHT.

1. La Superformule, les trois entités et les sept jours.

Au début de 1978, le projet ébauché au Japon prend forme. Le premier
état s‘intitulait Théâtre de Dieu, puis vint l‘idée de la Superformule,
appelée aussi Triple formule puisqu‘elle est la superposition des trois
formules mélodiques correspondant aux personnages fondateurs de Licht
issus de la tradition biblique: Michel, Eve et Lucifer.
Pour Stockhausen, Michel est le maître de notre univers; c‘est l‘esprit
de l‘archange Michel, ange guerrier qui s‘oppose aux forces négatives.
On retrouve cet esprit à travers diverses figures mythologiques:
Saint-Georges terrassant le dragon, Osiris chez les égyptiens ou
Siegfried dans la mythologie nordique.
Eve se projète dans la femme, la figure maternelle, Marie la mère du
Christ, et même Lilith la séductrice.
Tout esprit qui s‘emploie à détruire l‘homme et ses créations se
reconnaîtra dans Lucifer, l‘ange déchu qui refuse l‘existence de
l‘humanité voulue par Dieu.

Ces trois figures sont reliées au cycle de la semaine suivant la
symbolique des jours. Stockhausen a composé ses sept opéras dans cet
ordre: jeudi, samedi, lundi, mardi, vendredi, mercredi, dimanche.
Pourquoi? Pour commencer par les jours consacrés aux entités prises
individuellement.
Ainsi, dans Jeudi il n‘est question que de Michel; c‘est le jour à la
couleur bleue. Samedi est le jour noir, jour de Saturne lié à Lucifer.
Lundi évoque la lune, la naissance, l‘eau à travers la présence d‘Eve,
nimbée de vert.
Viennent ensuite les jours qui impliquent deux entités ou les trois
ensemble. Dans Mardi, jour de la guerre, Michel et Lucifer
s‘affrontent. La couleur est le rouge.
Vendredi est le jour de la tentation: Lucifer convoite Eve; la couleur
est l‘orange, le sens est le toucher.
Dans Mercredi les trois esprits sont réunis dans une merveilleuse
harmonie. Jour aérien, mercurien de la solidarité. Jour illuminé de
jaune.
Enfin Dimanche voit l‘union des deux figures positives dans la lumière
blanc-or. Exit Lucifer.

2.Une conception originale de l‘opéra.
Stockhausen a désigné les sept volets de Licht, opéras. Mais dans sa
terminologie personnelle, il appelle cela spectacle scénique. Les trois
entités ont trois représentations: un instrumentiste, un chanteur et un
danseur-mime. Michel est trompettiste et ténor, Eve joue du cor de
basset et chante en voix de soprano. Lucifer est tromboniste et son
registre vocal est grave. Dans Licht, on trouve aussi bien des scènes
vocales ou instrumentales, avec ou sans contenu dramatique. Stockhausen
a découpé sa Superformule en sept segments. Chacun donne les
proportions de durées de chaque opéra. La Superformule est réécrite à
l‘échelle des opéras et de chacune des scènes. Il en résulte des
polyphonies multitemporelles de la matrice de Licht.
Ce point de départ de la composition est un squelette mélodique; c‘est
un contenant, toute la substance reste à inventer. Le cycle de
Stockhausen se nourrit de ce qui l‘environne: la Bible, les contes (la
légende du joueur de flûte), l‘histoire (la Deuxième Guerre Mondiale),
la technique (les hélicoptères), les sons concrets (bruits de la vie à
Kürten), la vie sociale (le parlement),etcÖ
On a souvent rapproché Licht de la tétralogie wagnérienne. Evacuons
rapidement la comparaison. Sept opéras c‘est plus que quatre. C‘est le
premier point. Deuxièmement, le traitement de la Superformule n‘a rien
de commun avec la composition avec leitmotive. Pour finir, le monde de
Michel et Eve qui tend vers la lumière n‘a rien de commun avec le
Crépuscule des dieux du maître de Bayreuth. De plus, Licht n‘est pas
sous-tendu par un grand récit comme la saga des Nibelungen. Il puise
son inspiration autant dans les mythes que dans la réalité quotidienne.
Voici comment Stockhausen se situe par rapport au genre opéra..
« L‘opéra traditionnel est né à travers la renaissance du drame grec,
de la mythologie grecque, qui est très certainement basée sur des
visites des extraterrestres sur cette terre. Dans la tradition
égyptienne, les dieux ne sont rien d‘autre que les visiteurs des autres
parties de l‘univers sur cette planète. Et, à cause de cela, on les a
adorés en tant qu‘êtres surhumains. Mais dans Licht par exemple,
Lucifer, Eve et Michel n‘ont pas d‘histoire derrière eux, et c‘est à
moi d‘écrire les détails de ce qui se passe avec ces trois
protagonistes. Ce sont des esprits de type futuriste et je peux
inventer à l‘infini des scènes avec ces trois personnages, parce que
rien n‘est déterminé. Il n‘y a pas d‘histoire, je n‘ai aucune source
qui me renseigne sur les relations entre eux. Cependant, il y a
quelques passages dans la Bible qui indiquent que Lucifer a converti un
grand nombre de planètes habitées pour se révolter contre la hiérarchie
divine. »(6)

3. Le déroulement des sept jours.
On peut dégager certaines caractéristiques propres aux sept journées.

Jeudi ou l‘autobiographie.
C‘est la journée de Michel. L‘histoire (il y en a une) évoque
l‘enfance de Stockhausen, ses voyages et l‘aboutissement de son
existence. Il s‘agit bien des événements de la vie du compositeur. Acte
I: l‘enfance, le père instituteur, la mère qui devient dépressive et
qui laisse comme ultime message à son fils: « Reste toujours fidèle à
la musique. »
Acte II: un voyage en sept stations autour du monde. Michel, le héros
trompettiste parcourt le vaste monde de Cologne à Jerusalem. Lors de la
création à Milan en 1981, un globe terrestre très kitsch trônait au
milieu de la scène (et Stockhausen n‘a pas approuvé le goût des
décorateurs !). Acte III: c‘est la montée du héros dans le royaume
céleste. La scène s‘appelle Festival . La fête est troublée par
l‘entrée de Lucifer qui lance une de ses sentences méprisantes: «
Michel, tu es un fou naïf ».

Samedi ou l‘ironie luciférienne.
Le personnage de Lucifer, par essence négateur, a une fonction
intéressante dans l‘univers de Licht. Il vient sans cesse critiquer le
grand dessein de Michel/Stockhausen; il est le contradicteur permanent
et pourtant, comme le dit le compositeur, ses arguments sont parfois
pertinents. Son mépris d‘ange perfectionniste permet d‘éviter la
médiocrité. Dans le Rêve de Lucifer, première scène de Samedi, la
diabolique entité incarnée par un chanteur à voix de basse s‘évertue à
comprimer le temps en effaçant la pièce pour clavier qu‘une pianiste
lui joue. Lucifer meurt, une flûtiste joue son Requiem (Kathinkas
Gesang) et il ressuscite dans la Danse de Lucifer comme si la mort
n‘existait pas. La scène s‘achève sur une révolte des musiciens qui
décrètent la grève. C‘est le ton de la comédie; Stockhausen s‘est
souvenu d‘un mouvement déclenché par des artistes de la Scala lors de
la création de Jeudi.

Lundi ou l‘enfantement et l‘invention verbale (et l‘humour).
Une énorme statue représentant une femme prête à enfanter est au centre
de la scène dans une lumière lunaire. Au premier acte, elle est
entourée de chanteuses qui célèbrent la naissance dans un commentaire
quadrilingue:

« Mutter, Mother, Madre
Geburt Birth Naissance
Reinkarnation »

Elle met au monde un garçon-lion, un couple d‘hirondelles, un
garçon-cheval, des triplés perroquet-corniaud et donne ensuite
naissance à sept nains avec barbes et chapeaux pointus. Trois marins
viennent présenter leurs vúux et chantent en mélangeant les noms des
trois entités:
« Lutseva mondeva micheva miche-e-fa
michefa micheva michevami »

Le texte est nourri par un jeu sur les mots, sur les noms, des
permutations de syllabes - qui évoque la fantaisie des enfants dans
l‘invention langagière - et intègre les noms des interprètes. Il faut
souligner que dans Licht le texte est souvent pensé en même temps que
la réalisation musicale. Stockhausen a montré que les voyelles génèrent
des harmoniques précises (voir Stimmung) et la sonorité des mots est
musicalement importante.
Lucipolype, une émanation de Lucifer, fait parler sa colère. Il veut
tout reprendre depuis le début: Acte II, deuxième naissance. La
nouvelle conception se fait au cours de la scène « Fertilisation avec
pièce pour piano ». Un pianiste à tête de perruche joue le Klavierstück
XIV sur un piano à queue placé devant la grande statue féminineÖ

L‘apport de Lundi sur le plan technique est la notion d‘orchestre
moderne. L‘ensemble instrumental est remplacé par un groupe de
synthétiseurs. Depuis 1985, Stockhausen travaille dans une
configuration légère et compacte avec six claviers synthétiseurs
répartis de gauche à droite, un peu comme dans un cockpit d‘avion.
C‘est une nouvelle version du studio électronique, plus maniable et
instrumentale.

Mardi ou le temps de la guerre.
Acte II: Invasion et explosion: « le décor est un paysage rocheux.
Première défense aérienne. La nuit tombe, des projecteurs s‘allument et
scrutent le ciel. Un avion est abattu par un missile lancé du sol. De
nombreux avions apparaissent; un autre est abattuÖ ». Lors de la
création, à Leipzig, les décorateurs ont joué sur une esthétique de
jeux vidéo de guerre. Une armée de trompettistes, synthétiseuristes et
percussionnistes s‘oppose à des trombonistes pourvus des mêmes armes.
Ils évoluent dans un espace « octophonique » où retentit une puissante
polyphonie électronique diffusée sur huit canaux.
Dans cet acte, Stockhausen s‘est remémoré des visions de la fin de la
guerre en 1945, lorsqu‘il entendait vrombir les forteresses volantes
des alliés au-dessus des paysages vallonnés de Rhénanie. Dans ce
deuxième acte, la DCA électronique envoie ses deux fois onze clusters
graves vers des avions qui tombent avec des sons perçants. Onze est le
nombre de Lucifer et le jour de la guerre mardi. Mardi 11? (7)
Stockhausen est de nature optimiste. Pour dire adieu au mardi, il
efface la vision de la dévastation par l‘apparition de Synthi-Fou,
personnage totalement décalé qui se lance dans un solo « foutouriste »
sur ses quatre claviers aux sons de cristal.

Vendredi ou la tentation.
Dans Vendredi, trois plans se superposent:
1) Une musique électronique étendue sur l‘úuvre entière et diffusée sur
huit canaux.

2) Les scènes de son des douze couples (sur douze pistes) qui déclinent
les formes de la tentation charnelle et qui se superposent jusqu‘à
obtenir une polyphonie de vingt-quatre parties réelles.

3)Les scènes réelles avec instrumentistes et chanteurs portent
l‘intrigue de l‘opéra et racontent comment Eve succombe à la tentation
du luciférien Caïno.

La musique électronique de Vendredi est construite en un seul tenant
sur une extension sur plus de deux heures de la Superformule. On peut
jouer cette riche polyphonie indépendamment de l‘opéra; Cette version a
été créée en 1995 sous le titre Weltraum (Espace cosmique); le concert
eut lieu dans un planétarium. Pendant la diffusion de la musique, le
firmament est projeté sur la voûte tournant à la vitesse très lente
d‘une rotation pour douze minutes.

Mercredi ou l‘harmonie en jaune.
Mercredi est le jour de la communication. Les trois entités vivent en
pleine harmonie mais ne sont présentes que virtuellement. Ni Michel,
Eve et Lucifer n‘apparaissent dans les quatre scènes.
Un Salut de l‘Europe ouvre l‘opéra. Dans la première scène, le
parlement du monde sous l‘apparence d‘un chúur a capella, réparti en
douze groupes, débat sur le thème de l‘amour.
Deuxième scène: les Finalistes de l‘orchestre.
Des musiciens jouant divers instruments de l‘orchestre se présentent en
situation de concours. Chacun exécute son solo et ils finissent par se
rejoindre en un tutti final.
Troisième scène, le Quatuor à cordes avec hélicoptères, est la plus
connue des scènes de Mercredi .Les membres d‘un quatuor embarquent à
bord de quatre hélicoptères et jouent pendant quarante minutes tandis
que leur exécution est retransmise dans l‘auditorium où se trouve le
public.
Quatrième scène: Michaelion.
C‘est le nom d‘une centrale galactique pour les délégués de l‘univers.
On cherche un nouveau président qui pourrait traduire les informations
cosmiques parvenant de la galaxie.

Dimanche ou l‘union d‘Eve et Michel.
La dernière journée de Licht commence par un salut instrumental,
Lichter-Wasser (Eaux de lumières) pour soprano, ténor et orchestre avec
synthétiseur. Les musiciens sont répartis parmi le public suivant des
diagonales et leurs sons captés sont projetés dans l‘espace suivant des
mouvements de rotations inspirés des cycles du système solaire.
Processions d‘anges est composée pour chúur a cappella. La scène
suivante, Düfte-Zeichen (Signes de parfums), est portée par sept
chanteurs qui déclinent une fois encore les sept jours avec le
contrepoint odorant de sept senteurs d‘encens. La perception
synesthésique de Licht s‘en trouve agrandie.
Hoch-Zeiten (Hauts-temps) pour chúur et orchestre, situés dans deux
espaces différents, représente l‘apothéose de l‘incroyable projet de
Stockhausen.

Encadré I:
Les satellites de LICHT. La composition des opéras est jalonnée de très
nombreuses pièces instrumentales dérivées des scènes du grand cycle.
Citons, par exemple, BIJOU pour flûte alto, clarinette basse et bande
magnétique. Cette pièce re prend des éléments du premier acte de Jeudi.
« la jeunesse de Michel ». Dans cette scène, Eve, la mère de Michel, et
le père Luzimon chantent un duo. Dans Bijou, ils sont représentés par
les instruments à vent avec en contrepoint les Chúurs Invisibles
enregistrés sur bande. Ces chúurs sont la trame fondamentale de Jeudi,
et sont basés sur des textes bibliques.

Encadré 2:
Les espaces de LICHT.
Quand on a envisagé la création de Samedi à la Scala de Milan, il
fallut se rendre à l‘évidence que l‘espace de l‘opéra milanais ne
pouvait convenir. On a donc décidé de se replier sur le Palais des
Sports de la cité lombarde. Dans la troisième scène, la Danse de
Lucifer, les musiciens, un ensemble de 80 cuivres, sont disposés à la
verticale sur plusieurs étages, formant l‘aspect d‘un visage humain. De
haut en bas: Sourcil droit- Sourcil gauche - åil droit/ úil gauche-
Joue droite/joue gauche - Les narines - La lèvre supérieure - le menton
- . Sur la scène, les musiciens solistes exécutent les différentes
danses sur chaque élément du visage, comme le redoutable solo de
trompette Danse de la lèvre supérieure.

Encadré 3:
Les saluts de LICHT.
Chaque opéra s‘ouvre par un « Salut »; le Salut de Lundi entraîne le
spectateur dans un monde aquatique. « En entrant dans le foyer du
théâtre le spectateur a l‘impression d‘être sous l‘eau. Tout est baigné
de vagues verdâtres dans lesquelles les rayons du soleil se réfractent
et se reflètent. On entend une musique de cor de basset - aux multiples
strates - et de temps en temps le clapotis et le flux de l‘eau. On
discerne, dans les vagues, l‘image grandeur nature d‘une femme avec cor
de basset et, autour d‘elle, onze photos de la joueuse de cor de basset
dans douze positions de jeu comme les douze hauteurs de la Formule
d‘Eve en miroir sur la note do. »(8)

Encadré 4:
Le lyrisme de LICHT.
Au cúur de la fureur d‘ Invasion-Explosion du mardi guerrier,
Stockhausen a inséré une scène de quiétude, Pietà inspirée par la
sculpture de Michel-Ange. La musique électronique est suspendue sur des
son tenus tandis qu‘apparaît une infirmière venue secourir un
trompettiste gravement blessé et agonisant. Elle s‘assied et tient son
corps contre sa poitrine. Le trompettiste se dresse derrière la femme
dans une forme éthérée de son corps représentée par une projection
holographique dans la mise en scène. Il joue un solo et la femme se met
à chanter: « Puisse l‘amour guérir tes blessuresÖ Dieu, ton souffle, te
redonne une nouvelle vie. » Stockhausen a confié cette partie vocale à
la soprano lyrique au timbre généreux, Annette Merriweather qui est
hélas disparue. Pietà est l‘une des plus belles scènes de Licht.

Encadré 5:
L‘électronique dans LICHT.
La musique de Vendredi propose des « scènes de son »; Cela consiste en
sons projetés sur douze canaux et représentés sur scène par les
mouvements de douze couples de danseurs-mimes. Dix de ces couples sont
intégrés dans des objets et chaque couple est formé de partenaires mâle
et femelle. Les couples vocaux (deux à douze) sont obtenus par des
modulations de vocodeurs (sons échantillonnés de voix humaines, de cris
d'animaux, de sons d'appareils).
Scène de son 1: couple femme/homme. Scène de son 2: couple chatte/chien.
Scène de son 3: couple photocopieuse/ machine à écrire.
Scène de son 4: couple voiture de course/ pilote. Scène de son 5:
couple billard électrique/joueur. Scène de son 6: couple ballon de
football/ jambe avec chaussure de sport.
Scène de son 7: couple lune/fusée. Scène de son 8: couple bras nu/ main
tenant une seringue. Scène de son 9: couple taille-crayon électrique/
crayon.
Scène de son 10: couple bouche de femme/ cornet de glace.
Scène de son 11: couple violon/ archet. Scène de son 12: couple nid/
corbeau.
Les scènes de son entrent tout au long de l‘úuvre et demeurent jusqu‘à
ce que les douze couples se superposent à la fin.

Encadré 6:
L‘imaginaire de LICHT.
Stockhausen a déclaré que le Quatuor à cordes avec hélicoptères était
le produit d‘un songe. »C‘était un rêve. Je voyais voler dans l‘air
quatre hélicoptères en dessous de moi, je pouvais voir à travers et je
voyais un quatuor à cordes. Sous les hélicoptères, je pouvais aussi
voir cela, il y avait la place de la cathédrale de Vienne où se
trouvaient des écrans-vidéo géants et beaucoup de monde qui pouvait
voir sur ces écrans ce qui se passait dans les hélicoptères. Le rêve
provenait certainement d‘une invitation du Festival de Salzbourg à
écrire un quatuor à cordes. J‘avais toujours dit: »De toute ma vie je
n‘écrirai pas de quatuor à cordes, qui est une forme du XVIIème et du
XVIIIème siècle. » Et puis vint ce rêve comique qui m‘a amené à noter
des esquisses. » (9)


Licht ou l‘utopie concrète.

En 1986 un journaliste de die Zeit a posé à Stockhausen cette question
existentielle: « L‘espoir a-t-il encore un avenir? ». Réponse: « Si je
n‘avais parmi les cinq milliards de terriens seulement un seul, je lui
apprendrais à écouter à s‘étonner à pouvoir être charmé. »(10) Belle
obstination qui ne s‘est jamais démentie.
Quand il entreprend son vaste ensemble opératique, cela parut étonnant
de la part d‘un fondateur de la pensée post-webernienne. En effet,
c‘était très loin de la pensée rigoureuse de Boulez -Wozzeck était,
selon lui, le dernier opéra écrit avec « bonne conscience » -. Le
rapport à l‘évolution du langage est de toute autre nature chez
Stockhausen. Dans sa conception de tout intégrer, il peut se «
permettre l‘opéra », tout en restant fidèle à un catéchisme sériel
strict.
Sa démarche n‘a rien de commun avec la tradition et il a tracé sa
route sans se soucier de ce que font ses
contemporains. Certains de ses pairs ont réfléchi et agi dans la
création du théâtre musical. On peut évoquer Luciano Berio qui, depuis
les années soixante, a pensé le genre opéra: « Une úuvre achevée n‘est
qu‘une étape, que vous laissez derrière vous. Je ne crois pas qu‘une
activité créatrice, qu‘elle soit scientifique, littéraire, musicale ou
picturale produise des objets isolés. Les úuvres qui naissent sont le
résultat d‘une évolution antérieure. Il existe une continuité dans la
création. »(11)
Stockhausen peut sans doute se reconnaître dans cette définition de
l‘acte créateur tant son travail s‘inscrit dans la continuité, dans
l‘approfondissement d‘une idée. Licht est le produit d‘une utopie: une
vision nouvelle de l‘opéra qui dépasse la conception du genre. Les
opéras de Licht ne sont pas faits pour être donnés dans les opéras
traditionnels (incompatibilité à cause de l‘installation du dispositif
électronique, incompatibilité à cause des effectifs instrumentaux,
etc..); il faudrait de nouveaux types d‘auditoriums. Seule une seule
maison d‘opéra en Allemagne (l‘opéra de Leipzig) a accepté de créer des
journées de Licht. .Mercredi n‘a toujours pas été représenté en son
entier (l‘autorisation de survol des quatre hélicoptères ne facilite
pas cette création!) mais le compositeur reste optimiste sous la
protection de Michel son archange protecteur. Laissons le dernier mot à
Baudelaire, dans la Voix: « Garde tes songes; les sages n‘en ont pas
d‘aussi beaux que les fous! ».
Notes:
(1)KURTZ Michael « Stockhausen, biographie », Londres, Faber & Faber,
p.26
(2)STOCKHAUSEN Karlheinz, Paris, Radio-France, 1988.
(3)Texte de présentation de Sirius.
(4)Cet ensemble est constitué de shôs, orgues à bouche traditionnels.
(5)KURTZ Michael, op. cit., p.17.
(6)Extrait d‘un entretien de K.Stockhausen avec M.Rigoni, Kürten août
1998.
(7)Quand les tours du World Trade Center se sont effondrées, c‘est le
centre de New York symbole de l‘ingéniosité humaine qui a implosé sous
la volonté d‘un négateur extrêmiste. Stockhausen, à travers le prisme
de Licht a pu y voir une manifestation de l‘esprit luciférien. Cela
pourrait expliquer ses propos après le onze septembre.
(8)Texte de présentation du Salut de Lundi.
(9) »Portrait de K.Stockhausen » in « das Opernglas » septembre 2001,
Hambourg, p.44.
(10) »Texte zur Musik N°7 » Stockhausen-Verlag Kürten, p.19.
(11) »Portrait de Luciano Berio » ZDF/ORF 2000.