Michel Rigoni:
LICHT DE STOCKHAUSEN.
Lorsquil y a vingt-cinq ans Karlheinz Stockhausen déclara quil
entreprenait un cycle de sept opéras denviron vingt-huit heures, dont
la composition serait achevée en 2002, beaucoup doutaient du sérieux
dun tel défi. Et pourtant fin 2003 la composition de Licht touchera à
sa fin avec lachèvement de Dimanche, dernière des sept journées. Le
grand úuvre est accompli. Que penser dune telle entreprise artistique?
Comment envisager cette conception de lopéra à présent que le projet
est entièrement réalisé?
Revenons en arrière. Il y a une quarantaine dannées, dans une certaine
partie de lunivers musical, il était question de post-sérialisme (ou
post-webernisme ), mouvement incarné par la double icône
Boulez/Stockhausen. Un groupe de jeunes musiciens avaient décidé de
refonder le langage musical dans un contexte intellectuel de tabula
rasa et de structuralisme. Chacun a poursuivi son parcours avec sa
personnalité. Le compositeur allemand a embrassé la cause post-sérielle
en 1951 et a fait évoluer son style jusquà la Superformule de Licht en
1978.
Itinéraire dun compositeur post-sériel.
Dès le début de sa carrière de musicien, Karlheinz Stockhausen a visé
la totalité, le projet qui intègre tout. Avant de commencer à composer
- il voulait être écrivain -, il trouve en 1948 les ferments de sa
créativité en lisant le Jeu des perles de verre de Hermann Hesse. »Jai
trouvé cela prophétique, car jai réalisé que lappel le plus élevé de
lhumanité peut être de devenir un musicien dans le sens le plus
profond: concevoir et former le monde musicalement. »(1) Cest comme
métaphore du cosmos que Stockhausen aborde le post-sérialisme avec
Kreuzspiel en 1951: « Les sons sont pareils aux étoiles le soir. On
pense que cest un chaos, mais quand on commence à létudier, on
saperçoit quil sagit dune composition fantastique qui est
cohérente, avec ses constellations, ses planètes. »(2)
Sa vision englobante sépanouit dans lespace en 1957 dans Gruppen
pour trois orchestres spatialisés. Låuvre est bâtie selon les
proportions dune série de douze sons qui régit les paramètres du son.
Les notes de la série sont comme des « graines dunivers ».
Lexploration de la mise en espace du son trouve un prolongement dans
le Chant des Adolescents, projection sur cinq canaux dune grande
composition électronique. La circulation du son, et singulièrement la
rotation des sons dans lespace, deviennent une donnée fondamentale.
Cest un des apports majeurs des travaux au Studio de Cologne: façonner
des sons nouveaux ( avec des générateurs de sons, des filtres, des
modulateursÖ) et les projeter dans lespace.
Les années soixante: années dexploration de lélectronique live
(Mixtur pour orchestre et modulation en anneau en 1964) qui aboutissent
au triomphe du compositeur dans la grande sphère du pavillon allemand
de lExposition Universelle dOsaka en 1970. Il est assurément le
magicien de la musique électronique.
Les années soixante-dix: elles débutent avec Mantra, pour deux pianos
et modulation en anneau. Une mélodie de treize notes contient toutes
les informations (types dattaque du son, modes de jeuÖ) sur le
déploiement de lúuvre en treize cycles sur plus dune heure. Le
concept de formule apparaît.
Dans Trans pour orchestre (1971), cest la notion de « spectacle
scénique » qui est développée: tous les gestes des musiciens sont
parties intégrantes de la composition.
La création musicale se confond avec lélaboration dun rituel
religieux dans Inori (1974) pièce dans laquelle des mimes-danseurs
exécutent devant un orchestre, en totale relation avec la musique, des
gestes empruntés à de nombreux cultes du monde. Laccumulation des
références, la collection exhaustive est un fait récurrent chez
Stockhausen (les divinités dans Stimmung, les hymnes de la planète pour
Hymnen).
1975-1977: embarquement pour Sirius, pour quatre solistes et une
importante partie électronique, avec ses quatre polarités, Bélier,
Cancer, Balance et Capricorne. Cest la roue des saisons, le cúur de
Sirius. « Chaque composition sur Sirius est liée aux rythmes des
constellations stellaires, aux saisons de lannée et aux temps du jour,
aux éléments et aux différences existentielles des êtres humains. »(3)
Stockhausen a déclaré quil tient son sens musical de son éducation sur
Sirius, dans une vie antérieure. Quon le croit ou non, il fonde son
art musical sur les mouvements des astres et les périodicités que cela
engendre, et sur ses convictions spirituelles. Dans sa création il mêle
la rationalité scientifique et le sentiment religieux.
Fiat lux
En 1976, Stockhausen reçoit une commande du Théâtre National de Tokyo
pour lensemble de musique Gagaku, formation instrumentale réservée à
la cour impériale du Japon (4 )
En octobre 1977, le musicien gagne lEmpire du Soleil levant pour
réaliser son úuvre. Il se retire pour méditer dans des jardins de
monastères à Kyoto. Le jardin japonais suggère une vision de lunivers
en forme miniature. Stockhausen trouve lidée de la pièce quil va
composer, qui deviendra Jahreslauf (le cours de lannée). A lorigine,
cela sintitulait Hikari, ce qui signifie lumière en japonais. Cest la
première pièce qui sera intégrée dans Licht.
A partir de ce moment germe lidée de développer le grand cycle sur
les jours de la semaine Lumière, Licht (light, luce, Ö). Ce cycle de
sept opéras est censé englober toute la création du musicien jusquen
2002.
Retour en arrière: Stockhausen fait sa première communion dans la
cathédrale dAltenberg; il a dix ans: »Je savais avec certitude que
Dieu rayonnait là et me regardait. Et il donnait tant de lumière et il
était si chaud, si rayonnant que jétais aveuglé quand je relevais la
tête et regardais vers le haut, même un momentÖ Là-haut, il y a un
blanc-or aveuglant. »(5)
Lumière: « Rayonnement émis par des corps portés à haute température.
» (Définition du dictionnaire)
Lumière: « Conception de forme différente sous une même lumière. »
(Définition de la composition par Stockhausen)
Licht, nous rappelle le musicien, signifie en allemand la lumière,
lintelligence du cosmos, sur le plan religieux la lumière de Dieu, et
de manière profane cela nous renvoie au système solaire avec ses
planètes et leur signification symbolique. Tout cela est essentiel dans
la composition de cette grande horloge qui superpose les temporalités
les plus diverses.
Petit guide pour explorer LICHT.
1. La Superformule, les trois entités et les sept jours.
Au début de 1978, le projet ébauché au Japon prend forme. Le premier
état sintitulait Théâtre de Dieu, puis vint lidée de la Superformule,
appelée aussi Triple formule puisquelle est la superposition des trois
formules mélodiques correspondant aux personnages fondateurs de Licht
issus de la tradition biblique: Michel, Eve et Lucifer.
Pour Stockhausen, Michel est le maître de notre univers; cest lesprit
de larchange Michel, ange guerrier qui soppose aux forces négatives.
On retrouve cet esprit à travers diverses figures mythologiques:
Saint-Georges terrassant le dragon, Osiris chez les égyptiens ou
Siegfried dans la mythologie nordique.
Eve se projète dans la femme, la figure maternelle, Marie la mère du
Christ, et même Lilith la séductrice.
Tout esprit qui semploie à détruire lhomme et ses créations se
reconnaîtra dans Lucifer, lange déchu qui refuse lexistence de
lhumanité voulue par Dieu.
Ces trois figures sont reliées au cycle de la semaine suivant la
symbolique des jours. Stockhausen a composé ses sept opéras dans cet
ordre: jeudi, samedi, lundi, mardi, vendredi, mercredi, dimanche.
Pourquoi? Pour commencer par les jours consacrés aux entités prises
individuellement.
Ainsi, dans Jeudi il nest question que de Michel; cest le jour à la
couleur bleue. Samedi est le jour noir, jour de Saturne lié à Lucifer.
Lundi évoque la lune, la naissance, leau à travers la présence dEve,
nimbée de vert.
Viennent ensuite les jours qui impliquent deux entités ou les trois
ensemble. Dans Mardi, jour de la guerre, Michel et Lucifer
saffrontent. La couleur est le rouge.
Vendredi est le jour de la tentation: Lucifer convoite Eve; la couleur
est lorange, le sens est le toucher.
Dans Mercredi les trois esprits sont réunis dans une merveilleuse
harmonie. Jour aérien, mercurien de la solidarité. Jour illuminé de
jaune.
Enfin Dimanche voit lunion des deux figures positives dans la lumière
blanc-or. Exit Lucifer.
2.Une conception originale de lopéra.
Stockhausen a désigné les sept volets de Licht, opéras. Mais dans sa
terminologie personnelle, il appelle cela spectacle scénique. Les trois
entités ont trois représentations: un instrumentiste, un chanteur et un
danseur-mime. Michel est trompettiste et ténor, Eve joue du cor de
basset et chante en voix de soprano. Lucifer est tromboniste et son
registre vocal est grave. Dans Licht, on trouve aussi bien des scènes
vocales ou instrumentales, avec ou sans contenu dramatique. Stockhausen
a découpé sa Superformule en sept segments. Chacun donne les
proportions de durées de chaque opéra. La Superformule est réécrite à
léchelle des opéras et de chacune des scènes. Il en résulte des
polyphonies multitemporelles de la matrice de Licht.
Ce point de départ de la composition est un squelette mélodique; cest
un contenant, toute la substance reste à inventer. Le cycle de
Stockhausen se nourrit de ce qui lenvironne: la Bible, les contes (la
légende du joueur de flûte), lhistoire (la Deuxième Guerre Mondiale),
la technique (les hélicoptères), les sons concrets (bruits de la vie à
Kürten), la vie sociale (le parlement),etcÖ
On a souvent rapproché Licht de la tétralogie wagnérienne. Evacuons
rapidement la comparaison. Sept opéras cest plus que quatre. Cest le
premier point. Deuxièmement, le traitement de la Superformule na rien
de commun avec la composition avec leitmotive. Pour finir, le monde de
Michel et Eve qui tend vers la lumière na rien de commun avec le
Crépuscule des dieux du maître de Bayreuth. De plus, Licht nest pas
sous-tendu par un grand récit comme la saga des Nibelungen. Il puise
son inspiration autant dans les mythes que dans la réalité quotidienne.
Voici comment Stockhausen se situe par rapport au genre opéra..
« Lopéra traditionnel est né à travers la renaissance du drame grec,
de la mythologie grecque, qui est très certainement basée sur des
visites des extraterrestres sur cette terre. Dans la tradition
égyptienne, les dieux ne sont rien dautre que les visiteurs des autres
parties de lunivers sur cette planète. Et, à cause de cela, on les a
adorés en tant quêtres surhumains. Mais dans Licht par exemple,
Lucifer, Eve et Michel nont pas dhistoire derrière eux, et cest à
moi décrire les détails de ce qui se passe avec ces trois
protagonistes. Ce sont des esprits de type futuriste et je peux
inventer à linfini des scènes avec ces trois personnages, parce que
rien nest déterminé. Il ny a pas dhistoire, je nai aucune source
qui me renseigne sur les relations entre eux. Cependant, il y a
quelques passages dans la Bible qui indiquent que Lucifer a converti un
grand nombre de planètes habitées pour se révolter contre la hiérarchie
divine. »(6)
3. Le déroulement des sept jours.
On peut dégager certaines caractéristiques propres aux sept journées.
Jeudi ou lautobiographie.
Cest la journée de Michel. Lhistoire (il y en a une) évoque
lenfance de Stockhausen, ses voyages et laboutissement de son
existence. Il sagit bien des événements de la vie du compositeur. Acte
I: lenfance, le père instituteur, la mère qui devient dépressive et
qui laisse comme ultime message à son fils: « Reste toujours fidèle à
la musique. »
Acte II: un voyage en sept stations autour du monde. Michel, le héros
trompettiste parcourt le vaste monde de Cologne à Jerusalem. Lors de la
création à Milan en 1981, un globe terrestre très kitsch trônait au
milieu de la scène (et Stockhausen na pas approuvé le goût des
décorateurs !). Acte III: cest la montée du héros dans le royaume
céleste. La scène sappelle Festival . La fête est troublée par
lentrée de Lucifer qui lance une de ses sentences méprisantes: «
Michel, tu es un fou naïf ».
Samedi ou lironie luciférienne.
Le personnage de Lucifer, par essence négateur, a une fonction
intéressante dans lunivers de Licht. Il vient sans cesse critiquer le
grand dessein de Michel/Stockhausen; il est le contradicteur permanent
et pourtant, comme le dit le compositeur, ses arguments sont parfois
pertinents. Son mépris dange perfectionniste permet déviter la
médiocrité. Dans le Rêve de Lucifer, première scène de Samedi, la
diabolique entité incarnée par un chanteur à voix de basse sévertue à
comprimer le temps en effaçant la pièce pour clavier quune pianiste
lui joue. Lucifer meurt, une flûtiste joue son Requiem (Kathinkas
Gesang) et il ressuscite dans la Danse de Lucifer comme si la mort
nexistait pas. La scène sachève sur une révolte des musiciens qui
décrètent la grève. Cest le ton de la comédie; Stockhausen sest
souvenu dun mouvement déclenché par des artistes de la Scala lors de
la création de Jeudi.
Lundi ou lenfantement et linvention verbale (et lhumour).
Une énorme statue représentant une femme prête à enfanter est au centre
de la scène dans une lumière lunaire. Au premier acte, elle est
entourée de chanteuses qui célèbrent la naissance dans un commentaire
quadrilingue:
« Mutter, Mother, Madre
Geburt Birth Naissance
Reinkarnation »
Elle met au monde un garçon-lion, un couple dhirondelles, un
garçon-cheval, des triplés perroquet-corniaud et donne ensuite
naissance à sept nains avec barbes et chapeaux pointus. Trois marins
viennent présenter leurs vúux et chantent en mélangeant les noms des
trois entités:
« Lutseva mondeva micheva miche-e-fa
michefa micheva michevami »
Le texte est nourri par un jeu sur les mots, sur les noms, des
permutations de syllabes - qui évoque la fantaisie des enfants dans
linvention langagière - et intègre les noms des interprètes. Il faut
souligner que dans Licht le texte est souvent pensé en même temps que
la réalisation musicale. Stockhausen a montré que les voyelles génèrent
des harmoniques précises (voir Stimmung) et la sonorité des mots est
musicalement importante.
Lucipolype, une émanation de Lucifer, fait parler sa colère. Il veut
tout reprendre depuis le début: Acte II, deuxième naissance. La
nouvelle conception se fait au cours de la scène « Fertilisation avec
pièce pour piano ». Un pianiste à tête de perruche joue le Klavierstück
XIV sur un piano à queue placé devant la grande statue féminineÖ
Lapport de Lundi sur le plan technique est la notion dorchestre
moderne. Lensemble instrumental est remplacé par un groupe de
synthétiseurs. Depuis 1985, Stockhausen travaille dans une
configuration légère et compacte avec six claviers synthétiseurs
répartis de gauche à droite, un peu comme dans un cockpit davion.
Cest une nouvelle version du studio électronique, plus maniable et
instrumentale.
Mardi ou le temps de la guerre.
Acte II: Invasion et explosion: « le décor est un paysage rocheux.
Première défense aérienne. La nuit tombe, des projecteurs sallument et
scrutent le ciel. Un avion est abattu par un missile lancé du sol. De
nombreux avions apparaissent; un autre est abattuÖ ». Lors de la
création, à Leipzig, les décorateurs ont joué sur une esthétique de
jeux vidéo de guerre. Une armée de trompettistes, synthétiseuristes et
percussionnistes soppose à des trombonistes pourvus des mêmes armes.
Ils évoluent dans un espace « octophonique » où retentit une puissante
polyphonie électronique diffusée sur huit canaux.
Dans cet acte, Stockhausen sest remémoré des visions de la fin de la
guerre en 1945, lorsquil entendait vrombir les forteresses volantes
des alliés au-dessus des paysages vallonnés de Rhénanie. Dans ce
deuxième acte, la DCA électronique envoie ses deux fois onze clusters
graves vers des avions qui tombent avec des sons perçants. Onze est le
nombre de Lucifer et le jour de la guerre mardi. Mardi 11? (7)
Stockhausen est de nature optimiste. Pour dire adieu au mardi, il
efface la vision de la dévastation par lapparition de Synthi-Fou,
personnage totalement décalé qui se lance dans un solo « foutouriste »
sur ses quatre claviers aux sons de cristal.
Vendredi ou la tentation.
Dans Vendredi, trois plans se superposent:
1) Une musique électronique étendue sur lúuvre entière et diffusée sur
huit canaux.
2) Les scènes de son des douze couples (sur douze pistes) qui déclinent
les formes de la tentation charnelle et qui se superposent jusquà
obtenir une polyphonie de vingt-quatre parties réelles.
3)Les scènes réelles avec instrumentistes et chanteurs portent
lintrigue de lopéra et racontent comment Eve succombe à la tentation
du luciférien Caïno.
La musique électronique de Vendredi est construite en un seul tenant
sur une extension sur plus de deux heures de la Superformule. On peut
jouer cette riche polyphonie indépendamment de lopéra; Cette version a
été créée en 1995 sous le titre Weltraum (Espace cosmique); le concert
eut lieu dans un planétarium. Pendant la diffusion de la musique, le
firmament est projeté sur la voûte tournant à la vitesse très lente
dune rotation pour douze minutes.
Mercredi ou lharmonie en jaune.
Mercredi est le jour de la communication. Les trois entités vivent en
pleine harmonie mais ne sont présentes que virtuellement. Ni Michel,
Eve et Lucifer napparaissent dans les quatre scènes.
Un Salut de lEurope ouvre lopéra. Dans la première scène, le
parlement du monde sous lapparence dun chúur a capella, réparti en
douze groupes, débat sur le thème de lamour.
Deuxième scène: les Finalistes de lorchestre.
Des musiciens jouant divers instruments de lorchestre se présentent en
situation de concours. Chacun exécute son solo et ils finissent par se
rejoindre en un tutti final.
Troisième scène, le Quatuor à cordes avec hélicoptères, est la plus
connue des scènes de Mercredi .Les membres dun quatuor embarquent à
bord de quatre hélicoptères et jouent pendant quarante minutes tandis
que leur exécution est retransmise dans lauditorium où se trouve le
public.
Quatrième scène: Michaelion.
Cest le nom dune centrale galactique pour les délégués de lunivers.
On cherche un nouveau président qui pourrait traduire les informations
cosmiques parvenant de la galaxie.
Dimanche ou lunion dEve et Michel.
La dernière journée de Licht commence par un salut instrumental,
Lichter-Wasser (Eaux de lumières) pour soprano, ténor et orchestre avec
synthétiseur. Les musiciens sont répartis parmi le public suivant des
diagonales et leurs sons captés sont projetés dans lespace suivant des
mouvements de rotations inspirés des cycles du système solaire.
Processions danges est composée pour chúur a cappella. La scène
suivante, Düfte-Zeichen (Signes de parfums), est portée par sept
chanteurs qui déclinent une fois encore les sept jours avec le
contrepoint odorant de sept senteurs dencens. La perception
synesthésique de Licht sen trouve agrandie.
Hoch-Zeiten (Hauts-temps) pour chúur et orchestre, situés dans deux
espaces différents, représente lapothéose de lincroyable projet de
Stockhausen.
Encadré I:
Les satellites de LICHT. La composition des opéras est jalonnée de très
nombreuses pièces instrumentales dérivées des scènes du grand cycle.
Citons, par exemple, BIJOU pour flûte alto, clarinette basse et bande
magnétique. Cette pièce re prend des éléments du premier acte de Jeudi.
« la jeunesse de Michel ». Dans cette scène, Eve, la mère de Michel, et
le père Luzimon chantent un duo. Dans Bijou, ils sont représentés par
les instruments à vent avec en contrepoint les Chúurs Invisibles
enregistrés sur bande. Ces chúurs sont la trame fondamentale de Jeudi,
et sont basés sur des textes bibliques.
Encadré 2:
Les espaces de LICHT.
Quand on a envisagé la création de Samedi à la Scala de Milan, il
fallut se rendre à lévidence que lespace de lopéra milanais ne
pouvait convenir. On a donc décidé de se replier sur le Palais des
Sports de la cité lombarde. Dans la troisième scène, la Danse de
Lucifer, les musiciens, un ensemble de 80 cuivres, sont disposés à la
verticale sur plusieurs étages, formant laspect dun visage humain. De
haut en bas: Sourcil droit- Sourcil gauche - åil droit/ úil gauche-
Joue droite/joue gauche - Les narines - La lèvre supérieure - le menton
- . Sur la scène, les musiciens solistes exécutent les différentes
danses sur chaque élément du visage, comme le redoutable solo de
trompette Danse de la lèvre supérieure.
Encadré 3:
Les saluts de LICHT.
Chaque opéra souvre par un « Salut »; le Salut de Lundi entraîne le
spectateur dans un monde aquatique. « En entrant dans le foyer du
théâtre le spectateur a limpression dêtre sous leau. Tout est baigné
de vagues verdâtres dans lesquelles les rayons du soleil se réfractent
et se reflètent. On entend une musique de cor de basset - aux multiples
strates - et de temps en temps le clapotis et le flux de leau. On
discerne, dans les vagues, limage grandeur nature dune femme avec cor
de basset et, autour delle, onze photos de la joueuse de cor de basset
dans douze positions de jeu comme les douze hauteurs de la Formule
dEve en miroir sur la note do. »(8)
Encadré 4:
Le lyrisme de LICHT.
Au cúur de la fureur d Invasion-Explosion du mardi guerrier,
Stockhausen a inséré une scène de quiétude, Pietà inspirée par la
sculpture de Michel-Ange. La musique électronique est suspendue sur des
son tenus tandis quapparaît une infirmière venue secourir un
trompettiste gravement blessé et agonisant. Elle sassied et tient son
corps contre sa poitrine. Le trompettiste se dresse derrière la femme
dans une forme éthérée de son corps représentée par une projection
holographique dans la mise en scène. Il joue un solo et la femme se met
à chanter: « Puisse lamour guérir tes blessuresÖ Dieu, ton souffle, te
redonne une nouvelle vie. » Stockhausen a confié cette partie vocale à
la soprano lyrique au timbre généreux, Annette Merriweather qui est
hélas disparue. Pietà est lune des plus belles scènes de Licht.
Encadré 5:
Lélectronique dans LICHT.
La musique de Vendredi propose des « scènes de son »; Cela consiste en
sons projetés sur douze canaux et représentés sur scène par les
mouvements de douze couples de danseurs-mimes. Dix de ces couples sont
intégrés dans des objets et chaque couple est formé de partenaires mâle
et femelle. Les couples vocaux (deux à douze) sont obtenus par des
modulations de vocodeurs (sons échantillonnés de voix humaines, de cris
d'animaux, de sons d'appareils).
Scène de son 1: couple femme/homme. Scène de son 2: couple chatte/chien.
Scène de son 3: couple photocopieuse/ machine à écrire.
Scène de son 4: couple voiture de course/ pilote. Scène de son 5:
couple billard électrique/joueur. Scène de son 6: couple ballon de
football/ jambe avec chaussure de sport.
Scène de son 7: couple lune/fusée. Scène de son 8: couple bras nu/ main
tenant une seringue. Scène de son 9: couple taille-crayon électrique/
crayon.
Scène de son 10: couple bouche de femme/ cornet de glace.
Scène de son 11: couple violon/ archet. Scène de son 12: couple nid/
corbeau.
Les scènes de son entrent tout au long de lúuvre et demeurent jusquà
ce que les douze couples se superposent à la fin.
Encadré 6:
Limaginaire de LICHT.
Stockhausen a déclaré que le Quatuor à cordes avec hélicoptères était
le produit dun songe. »Cétait un rêve. Je voyais voler dans lair
quatre hélicoptères en dessous de moi, je pouvais voir à travers et je
voyais un quatuor à cordes. Sous les hélicoptères, je pouvais aussi
voir cela, il y avait la place de la cathédrale de Vienne où se
trouvaient des écrans-vidéo géants et beaucoup de monde qui pouvait
voir sur ces écrans ce qui se passait dans les hélicoptères. Le rêve
provenait certainement dune invitation du Festival de Salzbourg à
écrire un quatuor à cordes. Javais toujours dit: »De toute ma vie je
nécrirai pas de quatuor à cordes, qui est une forme du XVIIème et du
XVIIIème siècle. » Et puis vint ce rêve comique qui ma amené à noter
des esquisses. » (9)
Licht ou lutopie concrète.
En 1986 un journaliste de die Zeit a posé à Stockhausen cette question
existentielle: « Lespoir a-t-il encore un avenir? ». Réponse: « Si je
navais parmi les cinq milliards de terriens seulement un seul, je lui
apprendrais à écouter à sétonner à pouvoir être charmé. »(10) Belle
obstination qui ne sest jamais démentie.
Quand il entreprend son vaste ensemble opératique, cela parut étonnant
de la part dun fondateur de la pensée post-webernienne. En effet,
cétait très loin de la pensée rigoureuse de Boulez -Wozzeck était,
selon lui, le dernier opéra écrit avec « bonne conscience » -. Le
rapport à lévolution du langage est de toute autre nature chez
Stockhausen. Dans sa conception de tout intégrer, il peut se «
permettre lopéra », tout en restant fidèle à un catéchisme sériel
strict.
Sa démarche na rien de commun avec la tradition et il a tracé sa
route sans se soucier de ce que font ses
contemporains. Certains de ses pairs ont réfléchi et agi dans la
création du théâtre musical. On peut évoquer Luciano Berio qui, depuis
les années soixante, a pensé le genre opéra: « Une úuvre achevée nest
quune étape, que vous laissez derrière vous. Je ne crois pas quune
activité créatrice, quelle soit scientifique, littéraire, musicale ou
picturale produise des objets isolés. Les úuvres qui naissent sont le
résultat dune évolution antérieure. Il existe une continuité dans la
création. »(11)
Stockhausen peut sans doute se reconnaître dans cette définition de
lacte créateur tant son travail sinscrit dans la continuité, dans
lapprofondissement dune idée. Licht est le produit dune utopie: une
vision nouvelle de lopéra qui dépasse la conception du genre. Les
opéras de Licht ne sont pas faits pour être donnés dans les opéras
traditionnels (incompatibilité à cause de linstallation du dispositif
électronique, incompatibilité à cause des effectifs instrumentaux,
etc..); il faudrait de nouveaux types dauditoriums. Seule une seule
maison dopéra en Allemagne (lopéra de Leipzig) a accepté de créer des
journées de Licht. .Mercredi na toujours pas été représenté en son
entier (lautorisation de survol des quatre hélicoptères ne facilite
pas cette création!) mais le compositeur reste optimiste sous la
protection de Michel son archange protecteur. Laissons le dernier mot à
Baudelaire, dans la Voix: « Garde tes songes; les sages nen ont pas
daussi beaux que les fous! ».
Notes:
(1)KURTZ Michael « Stockhausen, biographie », Londres, Faber & Faber,
p.26
(2)STOCKHAUSEN Karlheinz, Paris, Radio-France, 1988.
(3)Texte de présentation de Sirius.
(4)Cet ensemble est constitué de shôs, orgues à bouche traditionnels.
(5)KURTZ Michael, op. cit., p.17.
(6)Extrait dun entretien de K.Stockhausen avec M.Rigoni, Kürten août
1998.
(7)Quand les tours du World Trade Center se sont effondrées, cest le
centre de New York symbole de lingéniosité humaine qui a implosé sous
la volonté dun négateur extrêmiste. Stockhausen, à travers le prisme
de Licht a pu y voir une manifestation de lesprit luciférien. Cela
pourrait expliquer ses propos après le onze septembre.
(8)Texte de présentation du Salut de Lundi.
(9) »Portrait de K.Stockhausen » in « das Opernglas » septembre 2001,
Hambourg, p.44.
(10) »Texte zur Musik N°7 » Stockhausen-Verlag Kürten, p.19.
(11) »Portrait de Luciano Berio » ZDF/ORF 2000.